Elle était devant moi, une nouvelle fois, et s’offrait sans pudeur à mes désirs.
Elle n’était plus toute jeune, certes, mais son charme ensorcelait encore.
Je ne lui ai encore rien dit, et pourtant, je savais que ce serait notre dernière fois.
C’est elle qui m’avait déniaisé, et m’avait tout appris dans ses longues nuits.
Treize fois déjà… par trois fois elle m’avait vaincu, et j’étais reparti dans la nuit, impuissant et amer.
Cette nuit serait nos adieux ; mais je voulais, une dernière fois, être son maître, malgré un mois d’abstinence.
Elle était devant moi, et 4000 amants se pressaient à mes côtés, attendant le signal libérateur.
Elle s’offrait insolemment à tous, ma Saintélyon.
Un fond de musique, à peine audible, des frontales qui s’allument comme pour une communion, une clameur, nous partons.Ça piétine un peu, quand même, et j’attends 2 minutes pour franchir l’arche, crépitant sous les bips. Il faut quand même une bonne centaine de mètres pour commencer à trottiner.Je m’élance à mon tour, tranquillement ; pour que la nuit soit longue, pas de précipitation. Elle me l’avait montré, dès les premières fois. Le long préambule permet de m’échauffer le corps. Je déroule le ruban de bitume, doublant un flot de prétendants. Mais pas de tête connue en vue ; pas de buff kikourou (merci Nono pour le tout neuf sur ma tête) ; personne de jonage. Nous sommes seuls, Elle et moi, dans la foule.
nous franchissons le dernier grand rond point avant la côte de Sorbiers. Un coup d’œil sur la montre ; je grimace. 34. merde, je devrais déjà être en haut. Je ralentis malgré tout, comme toujours face à la pente, qui s’adoucit enfin. Passage devant l’ancien emplacement du ravito, re-coup d’œil, re-grimace. 6 minutes de trop. Calcul rapide, c’est râpé pour les 7 heures, ce sera entre 7.30 et 8.00. virage à gauche, dernière grimpette en marchant, comme d’habitude, je repars au replat ; encore du goudron, même la petite côte suivante, ou je marche encore. Je l’avais connue caillouteuse, ravinée, et comme la fin du prélude en marchant.
Nous sommes en haut, et la foulée s’anime. Quelques petites flaques mouillent mes chaussures. L’envie est toujours là. Première descente, je me laisse aller, doublant quelques timorés. Au loin les lumières du col de la Gachet marquent la première étape, que je rejoins rapidement. Le chemin devient double trace, des ornières emplies d’eau attirent mes pas. Je les évite de justesse. Le chemin s’élargit à nouveau pour une seconde descente, caillouteuse. Je me grise à accélérer un peu, le bas est boueux, glissant. Je reprends la marche pour remonter les deux lacets. Un coup d’œil en arrière, sur le fil de lumières qui dessine nos pas.Je ne m’arrête pas.
« attention, ça glisse » effectivement, la pelouse bordant le talus surplombant le stade n’est plus qu’une langue de boue, que je franchis avec précautions. Dans la côte qui suit pour quitter St Christo, je marche tranquillement en tétant mon camel. Une odeur un peu âcre accompagne la montée, et me poursuit encore après. Désagréable.des voix s’élèvent, ça siffle ; « revenez ! » pour quelques uns qui persistaient.
Je reprends le sentier, enragé de m’être fourvoyé, quand
« salope !! » la garce ! pas contente que j’ai déjoué son embûche, sans doute, Elle me pose un gros caillou devant le pied, qui hurle sous la surprise. Je roule. Réflexe, je me colle en boule (merci encore, le judo) pour me relever intact ; juste un peu mal aux bras, non protégés. « ça va ? » « ça va ! »
Je reprends ma course, en la traitant de tous les noms. Dans le raidillon, deux relayeurs passent encore. Un bout de route nous amène au contrôle ; un bip sur le tapis devant les tentes blanches, un coup d’œil à la montre. Pas mieux, le chrono.
Je repars en trottinant un peu, puis marche en passant devant la salle des fêtes, ancien poste de ravito. Le chemin reprend tout de suite après, raide, et me donne le temps de boire et d’avaler un gel. Des files de relayeurs me doublent, à présent, dans la côte et le replat suivant, où je reprends la course. Un bout de route, qui descend un peu raide, que j’ai connue dangereuse avec le brouillard, pour arriver au bois d’Arfeuille ; de la boue, mais moins qu’attendue ; le passage rubalisé n’est même pas glissant. Se lasserait-elle de ses pièges ? Même la longue descente sur les feuilles passe sans trop de difficulté. Mais les cuisses s’en ressentent un peu… sorti du bois, le chemin reprend. La reprise se fait dure, et des tressaillements dans les mollets me poussent à boire quelques gorgées. Un peu plus haut sur la pente, une lumière indique la prochaine étape, que je rejoins bientôt après un gros raidillon.
Saint Genoux ; un grand chapiteau, en contrebas, abrite le ravitaillement. Mais la descente et le détour de 20 mètres me rebutent. Je vais continuer et cherche malgré tout un siège improvisé, pour libérer mes orteils droits de la boue qui les entoure, et pose une fesse sur un phare, avec un petit geste pour les occupants du véhicule. Je me baisse pour délacer « haa haaa haaaa » ho la vache ! la crampe aux abducteurs ! « haaa haaa haaaaa » j’ai beau tendre la jambe, elle reste là. « haa haa… » (oui, je sais, c’est pas trop varié comme vocabulaire, mais honnêtement la rime me manque à l’instant) « haaa » donc et je me traîne vers la tente blanche des secours, ou un gars m’accueille et m’aide à me poser les fesses sur un brancard. Je m’étire « hfouuuuu » ça passe enfin ! je me lève pour céder la place à un autre coureur qui semble plus mal en point. Je ressort comme si de rien n’était pour reprendre ma route; en soupesant ma poche à eau, je dois pouvoir tenir jusqu’à Soucieu, donc pas de détour par le ravito. Non, décidément, ça fait 20 m de trop, et j’attaque en marchant la dernière côte avant la bascule, en tirant force liquide de ma poche.
Je repars en trottinant sur le replat, attentif au moindre nouveau tressaillement. La route descend en pente douce, régulière, trace claire dans l’ombre du plateau, souligné par le voilage vaporeux, couleur de braises, du fond de la vallée ; la ville s’étale sous nos yeux.Nous passons bientôt le Haut Marjon, avant de rejoindre un bout de chemin, bien roulant, qui nous ramène sur le goudron peu avant Soucieu. J’aspire les dernières gouttes de mon camel ; bien mesuré, coco. Les candélabres, visibles d’assez loin, visualisent l’effort à faire. J’arrive au grand rond-point, passage à droite des barrières, bip avant d’entrer sous la tente ouverte du ravito. Je vais faire le plein du camel, avec l’aide aimable d’une bénévole, que je remercie d’un grand sourire. J’ai envie de chaud, et cherche le thé quand je tombe sur l’dingo, qui s’abreuve avec hay ; il a un coup de blues pour le moment… Nous échangeons quelques mots, et je repars à la recherche de mon thé, bientôt siroté doucement. Hmmm, ça fait du bien…
Je reprends la route, seul avec Elle. On ira ensemble au bout, maintenant.
Quelques hectomètres de route nous amènent à un chemin, où alternent terre et goudron, avant le béton de la pente qui descend au Garon. Les jambes tressaillent, et je relache au maximum. Un dernier virage et une file indienne franchit la passerelle métallique au dessus de la rivière. Droite-gauche-droite pour attaquer le raidillon caillouteux, en marchant. J’allonge le pas quand la pente se radoucit, puis trottine dans les « faubourgs » de Chaponost,avant d’atteindre le centre et de bifurquer dans le parc. Le chemin serpente longuement pour finir par une grimpette qui débouche sur la route. Le temps me parait long à ce moment ; je ne me rappelle pas de cette portion de trajet, différente des années précédentes. Mais je perçois « l’altitude », et arrive sans surprise au ravito de Beaunant. Je regrette un peu l’ancien parcours ; plus raide à la fin, mais d’où l’on avait en perspective, toute éclairée, la dernière côte de Sainte Foy. Que j’attaque quand même, d’un pas que je veux décidé. Mais la volonté fléchit par moments ; je sens une main sur mon épaule et un encouragement pour le kikou que je suis. L'Castor se retourne un instant et m’encourage. Je ne peux que lui sourire, sans pouvoir articuler un merci (dsl, castor) ; il continue sa course, et je reprends bientôt le trot à mon tour. Pour remarcher dans la dernière portion. Virage à droite et enfin la descente. Je reprends mon trot, mais je ne suis plus à l’aise. La grande descente qui amène au quai me parait longue cette année, alors que je doublais ici quantité de coureurs. Un petit plaisir, quand même, pour les escaliers que je dévale à bonne allure, passant les marches 2 par 2. la rampe finale, par contre, très raide, me fait souffrir. Les quais, enfin. Une agent de police protège le passage au pont, franchi rapidement, puis descente sur le quai de Saône par une rampe. Vacherie ; des pavés entre des rails. Avec des passages en têtes de chat ; quelle merde ! remontée d’escaliers, redescente… dur dur, avant d’atteindre la dernière rampe qui me sort de ce trou. Arrivée à Bellecour, où je tombe nez à nez sur le panneau Kikourou. Arrêt brutal. Badgone qui papotait sort vite son appareil photo pour me tirer le portrait. Je ne suis pas au mieux… tape glissée dans la main au redémarrage, dur, pour la dernière longueur. Je zappe le ravito.
J’essaie d’allonger le pas sur les dalles de Bellecour et de Le Viste, avant de traverser le pont sur le Rhône. Virage à droite toute pour descendre sur la berge, par un large escalier, dont je descend la première volée de marches deux par deux. Mais pas la seconde…
J’arrête ma montre.
C’est fini.
Je remonte mon col pour ne pas prendre froid.
Une petite boule au ventre. Adieu Ma Belle.
Tu me resteras quand même toujours là, blottie au fond du cœur, même si je sais que plein d’amants te partageront encore.
Et tu les mérites bien. je t'aime…
am 3 décembre 07
Commentaires
Elle en a fait souffrir plus d'un
Et elle n'a pas fini de nous envouter
Lolo_qui_se_rappelle_pas_de_tout
Bravo a toi , amicalement , chris
bravo pour ce beau récit et cette belle performance
tu es certain que c’est la dernière ?
bonne récup
a+
laurent
pierre
Merci Marc pour cette jolie histoire d'amour (qui finit bien !)
Est-il vraiment si sur que tu n'y reviennes pas, en amour, on n'est
jamais sur de rien... Ravie de t'avoir retrouvé à l'AAB.
A bientôt, dans les chemins voisins ou lointains...
Bises - L'esc@rgot
Tiens, prochaine fois, je fais la Saintélyon en combinaison de cour noir (cagoule comprise, bien sûr)
En tout cas, très beau CR, avec des métaphores ponctuant un bel effort dont on oublie la dureté chaque année.
aaaahhhh; oooohhhh
et à la fin ça a été :
ouououaiaia! je l'ai fait
Chapeau.
Ton récit est magnifique ! J'espere un jour pouvoir utiliser les mêmes mots et surtout dire "j'en ai fait 13", après avoir été déniaisée sur l'edition 2007 !...
Chapeau bas, respect...
Mamanpat
bravo pour tes 13 Saintés et surtout d'avoir bouclé celle ci. C'est vraiment un super Cr qui nous raconte cette histoire d'amour entre toi et ELLE...
Jérome
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